

François Parisien doit s'astreindre à un programme de dépistage rigoureux.
Photo fournie par Slipstream
Vers un passeport biologique
La Presse
Stéroïdes, EPO, hormone de croissance- la chasse aux produits dopants se poursuit de plus belle dans le monde du sport. Mais en dépit des succès occasionnels des autorités antidopage, une perception demeure: la triche pharmacologique reste répandue.
Une nouvelle méthode, basée non plus sur le dépistage des produits dopants mais sur l'analyse des variations de la physiologie des athlètes, est toutefois en train d'émerger. Il n'est pas loin le jour où les athlètes devront montrer leur «passeport biologique» avant une compétition. Pour certains, c'est même déjà une réalité...
Le cycliste québécois François Parisien n'a pas eu le choix. S'il voulait courir pour son équipe en 2007, il a dû accepter de se faire planter une seringue dans le bras, deux à trois fois par semaine, cet hiver.
Un cycliste. Une seringue. Dans un monde où le vainqueur du plus récent Tour de France, Floyd Landis, est menacé de perdre son titre après avoir échoué un test antidopage, la conclusion est vite tirée: encore un athlète qui triche.
C'est tout le contraire.
Comme ses 22 coéquipiers de l'équipe américaine Slipstream-Chipotle, Parisien participe à un programme qui pourrait révolutionner la façon de mener la lutte au dopage. Un programme qui passe par un suivi médical serré et des tests beaucoup plus fréquents que la normale.
À compter de la mi-janvier, Parisien a dû fournir un échantillon d'urine et se prêter à une prise de sang tous les trois jours. «C'était souffrant, dit-il. Le bras n'a pas le temps de cicatriser et finit par enfler. Ce n'est pas agréable, mais on est rendu à ce point-là en cyclisme. Dans les autres sports aussi, d'ailleurs, car le cyclisme n'est pas le seul sport à avoir un problème de dopage.»
Si les coureurs de Slipstream ont été testés aussi souvent, c'est dans le but d'établir le profil sanguin, hormonal et stéroïdien complet de chacun d'eux. Taux d'hémoglobine, d'hormone de croissance, de testostérone: les variations d'une trentaine de paramètres biologiques ont été dûment notées, selon que les coureurs étaient à l'entraînement ou au repos.
L'accumulation des données permet d'établir les taux normaux pour chaque individu. Si un des tests hebdomadaires qui seront effectués au cours de la saison révèle une déviation marquée par rapport à la moyenne, l'athlète sera forcé de se retirer de la compétition pour une période minimale de deux semaines, au cours de laquelle il devra se soumettre à des tests additionnels.
«En faisant cette sorte de tests, c'est impossible de passer entre les mailles du filet, soutient Parisien. Si toutes les équipes faisaient ça, on arrêterait le dopage.»
Champion canadien sur route en 2005, Parisien, 24 ans, en est à sa deuxième saison chez Slipstream-Chipotle, autrefois TIAA-CREFF. L'équipe est dirigée par l'ancien coureur américain Jonathan Vaughters, qui a couru avec Lance Armstrong chez U.S. Postal et a participé à quatre reprises au Tour de France.
Vaughters s'est mis en tête de créer une équipe propre, dont l'objectif à long terme est d'être invitée au Tour de France. «Je n'ai pas d'auréole au-dessus de la tête; j'ai fait des erreurs quand j'étais coureur», a-t-il dit dans une entrevue récente au New York Times, sans admettre explicitement avoir fait usage de produits dopants. «Je ne veux pas qu'un des coureurs que je dirige ait à faire face aux dilemmes auxquels j'ai été confronté. J'en fais ma responsabilité.»
La direction de l'équipe ne cache pas qu'elle est en partie motivée par son désir d'attirer les appuis financiers. Depuis le départ de TIAA-CREFF, l'an dernier, Slipstream n'a plus de commanditaire principal.
«Avec ce qui s'est passé au Tour de France l'an dernier, nous avons eu de la difficulté à trouver un commanditaire cette année. Nous pensons que notre approche nous permet de dire aux compagnies: N'ayez pas peur. Ce qui s'est passé l'an dernier ne vous arrivera pas si vous vous joignez à nous», a confié à VeloNews le copropriétaire de l'équipe, Doug Ellis, à la veille du récent Tour de Californie.
Selon Ellis, le programme coûtera entre 300 000 $ et 500 000 $ cette année. Chaque coureur de Slipstream sera testé une cinquantaine de fois en 2007, soit environ cinq fois plus souvent que la moyenne.
Les tests sur les coureurs de Slipstream sont effectués par la Agency for Cycling Ethics (ACE), une société fondée par le chimiste et avocat Paul Scott, ancien directeur de la clientèle du réputé laboratoire antidopage de UCLA. ACE emploie notamment Frankie Andreu, un autre ex-coéquipier de Lance Armstrong. Andreu a admis il y a quelques mois avoir consommé de l'EPO dans le cadre de sa préparation pour le Tour de France de 1999, l'année où Armstrong, sous les couleurs d'U.S. Postal, a remporté la Grande Boucle pour la première fois.
«Je crois sincèrement que le programme antidopage va rendre l'équipe plus attirante, dit Scott. Pour un commanditaire potentiel, c'est en quelque sorte une police d'assurance.»
Selon Scott, l'indépendance d'ACE constitue une différence majeure entre le programme de dépistage de Slipstream et ceux mis en place à l'interne par des équipes de pointe comme CSC et T-Mobile, qui testent pour des substances spécifiques, comme l'EPO ou la testostérone. «Nous avons un contrat très précis. Si l'équipe ne suspend pas un coureur (dont les résultats présentent une déviation marquée par rapport à la norme), elle sera expulsée du programme», dit-il.
L'AMA ne s'engage pas
Slipstream a présenté son projet à l'Agence mondiale antidopage (AMA). Le directeur des sciences de l'organisation basée à Montréal, Olivier Rabin, trouve «intéressant» que des «athlètes cherchent des solutions aux problèmes de leur sport» et «prend note» de l'initiative de Slipstream, sans aller jusqu'à l'endosser.
Il ne doute pas de la bonne foi de Jonathan Vaugthers et de son équipe, dont les coureurs continueront évidemment d'être testés par l'Union cycliste internationale (UCI) et les agences antidopage nationales. «Je ne crois pas que ce soit une stratégie de marketing ou une pure opération publicitaire, dit-il. Il y a une réelle volonté de démontrer que les athlètes sont propres. Mais il nous serait apparu plus intéressant que l'initiative s'inscrive dans les actions internationales en cours. Selon le Code mondial antidopage, si un athlète est dopé, il doit y avoir une sanction.»
Autre critique fréquemment entendue: ACE n'est pas un laboratoire accrédité par l'AMA. «Je ne déteste pas l'idée, mais si les tests étaient faits et encadrés par une autorité de tests reconnue et interprétés par cette autorité, je serais plus enthousiaste», dit Christiane Ayotte, directrice du laboratoire de contrôle du dopage de l'INRS-Institut-Armand-Frappier.
Au final, l'initiative de Slipstream sera jugée à l'aune de ses résultats. Si des coureurs de l'équipe se font pincer par les gendarmes du dopage de l'UCI ou de l'AMA, le programme sera discrédité. ACE, qui dit avoir plusieurs autres clients sur les rangs, a donc intérêt à ne pas tourner les coins ronds pour protéger des coureurs.
«Nous voulons nettoyer le sport et nous croyons que ce nettoyage est une bonne occasion d'affaires, dit Paul Scott. Si notre programme était une imposture, on ne pourrait pas avoir du succès à long terme.»
Lire aussi :
«On fait du surplace»




Derniers Commentaires