
Pas un brin de lumière. Reclus dans la cave de l'appartement que son ami lui prête pour sa planque, Carlos ne se risque même pas à activer la minuscule loupiote de l'écran de sa montre pour lire l'heure. Dès fois qu'on l'apercevrait par-dessous la porte. Il ne sait même plus si c'est le jour ou la nuit. Il ne sait plus rien. Il ignore ce qui se dit de lui dehors. Si on le cherche, si on s'en fiche. Si la presse l'insulte. Il ne veut pas savoir, il ne veut rien savoir. Il ne veut pas vivre, à son tour, la déchéance et la traque vécues par les autres, ça non. Landis, Basso, Ullrich, Mancebo, Ricco, Piepoli, tous les autres, et maintenant ça se resserre, Kohl, son deuxième dauphin, quand il a su ça, il est parti, comme ça, laissant tout derrière lui, et puis quoi encore, il va pas se laisser coffrer ainsi, et puis il va pas quand même subir le lynchage, il préfère encore ne rien savoir, partir, se mettre au noir, ne plus rien voir, plus rien entendre.
Sa crainte, c'est que son pote le trahisse. A tout instant, il redoute de voir la porte de la cave s'ouvrir et apparaître dans l'encadrement : son ami entouré de brigadiers baraqués et patibulaires. C'est ça, le cauchemar qu'il fait chaque nuit. L'horreur. On lui dit : « Sastre, t'es positif à la CERA, t'es foutu, alors suis-nous sans résistance Tu vas en baver. ». Le lendemain matin, les journaux sportifs de tous les pays font leur une tapageuse sur le scandale ; on le couvre d'injures, on fait de son nom l'emblème de la honte ; sa patrie expulse sa famille. Les journaux non spécialisés mais à grand tirage annoncent le trépas du cyclisme à cause de lui. On vide ses comptes en banque et on réimprime toutes les anthologies de cyclisme en blanchissant la première ligne du palmarès du Tour 2008. Un renvoi en bas de page indique : « L'imposture de Sastre a été révélée trois mois après l'indigne victoire qu'il a volée ».
Un bruit ! On marche là-haut, à l'étage… Plusieurs personnes. Il est trahi, c'est sûr ! Son cauchemar se concrétise. Carlos se recule, se fait tout petit, se planque derrière une caisse de bouteilles. Les pas se rapprochent…




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