
www.velochronique.com/Il n'est pas de nature à faire se lever les foules ou à leur jeter sur le dos le frisson de l'exploit. Sa performance de l'Alpe-d'Huez se range pourtant parmi les exploits que le cyclisme doit inlassablement se remémorer, comme on fait appel aux mythes fondateurs ou aux événements d'union nationale. Brutalement, mais inévitablement, Carlos Sastre s'est mêlé à l'histoire de ces champions qui provoquent leur instant de gloire par un nécessaire mais difficile retournement. Pour gagner au sommet de l'Alpe, et pour prendre le Maillot Jaune avec le maximum d'avance, Sastre a dû se libérer des contingences liées à la position de Fränk Schleck, son propre équipier, en tête du classement général. Exploit ambigu, qui consiste à déposséder son équipier du Maillot Jaune, à contraindre ce dernier à s'y résoudre et à le repousser le plus loin possible.
Il a même dû s'affranchir de l'étau des frères Schleck ; car si Fränk s'est laissé se déshabiller, il fallait aussi museler Andy, qu'on sentait difficile à contenir. Dès lors, l'erreur était exclue. Le fléchissement proscrit. On ne retourne pas le Tour à moitié. Contraindre Schleck à la passivité pour ne reprendre que cinquante secondes, c'eût été saborder la CSC. Aussi, il lui fallait résoudre le plus dur : forcer l'exploit athlétique. C'est-à-dire, couler la concurrence, en une étape, voire en une montée, en quatorze kilomètres, et se mettre soi-même hors de portée de Kohl, de Menchov et surtout de Evans. Et donc forcément de Schleck. Il lui restait encore à accepter, après tout cela, si le dernier contre-la-montre lui était malgré tout fatal, que les circonstances de course l'ont contraint lui-même, jusqu'à l'Alpe, à se contenir et à renoncer trop longtemps à ses ambitions personnelles ; et n'est-ce pas là l'erreur de CSC, d'avoir attendu l'Alpe-d'Huez pour abattre la carte Sastre ?
Nous avions annoncé, sur cette même tribune, la nécessité de prendre Sastre pour leader, en dépit du Maillot Jaune de Schleck. Le grimpeur espagnol s'est montré à la hauteur, et a attrapé au vol la dernière opportunité de s'approprier le Tour : attaquer dès le pied de l'Alpe, sans attendre de jauger ses rivaux. Partir, sans se retourner, et s'en remettre à Dieu et à Diable ! Ainsi, en 14 km, il a mis le deuxième de l'étape à 2'03 et le groupe Evans à 2'15. Cadel Evans, tout quatrième du général qu'il est, demeurant le point de référence, la charnière fatidique du classement, le pivot des calculs, avant le contre-la-montre, puisque supérieur aux quatre autres possibles vainqueurs encore en lice. Repoussé à 1'34 de Sastre, il reste le favori, mais un favori suffisamment fragile pour maintenir l'angoisse jusqu'au bout. Théoriquement, même Denis Menchov, à 2'39 de Sastre (à 1'05 d'Evans) peut encore gagner ce Tour. En revanche, Kohl et Schleck devraient l'avoir perdu.
Il est de bon ton, pour certains, d'évoquer l'exploit d'Evans dans l'Alpe-d'Huez, lequel exploit aurait consisté à se battre à distance et jusqu'au bout contre Sastre. Car en fait d'un duel Evans-Valverde (annoncé avant le Tour), ou d'un duel Evans-Schleck, c'est plutôt une lutte inextricable et complexe à 5 qui se joue, avec des duels fluctuant en fonction du profil de la course. Cadel Evans s'est naturellement bien défendu, assez égal à lui-même, et finalement aussi efficace que Menchov, Schleck et Kohl. Point d'exploit en réalité, mais une pénible et intelligente défense de ses intérêts. Ce qui suffit à lui donner raison, sans excès. Car pour d'autres, Evans ne peut s'attirer que la critique et le reproche, prompts à s'abattre sur les suiveurs et autres attentistes de tout poil, calculateurs incapables d'attaquer en montagne, vainqueurs du Tour (rien n'est fait) sans panache. Reproche bien illégitime en réalité. Evans n'a pas d'autre intérêt que de défendre son capital sans se compromettre inutilement dans une offensive qu'il est effectivement incapable de produire. Evans n'est pas un grimpeur, et tant que l'exercice du contre-la-montre fait partie du Tour, il faut accepter que d'excellents rouleurs soient capables de suivre les grimpeurs, même sans faire mieux. Aux autres de l'obliger à faire moins bien.
Si Evans gagne le Tour, il prouvera qu'un rouleur qui sait suivre les grimpeurs, si peu spectaculaire soit-il, n'a pas à rougir de ses compétences. Et qu'il a raison. Si Evans perd le Tour, il aura eu raison de faire de son mieux.




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